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Liszt Don Juan ? Entre mythes et réalités

 

Quelles sont alors les conquêtes que l’on prête à Liszt et qui lui valent cette réputation.

Des points de vue divergents s’affrontent.

Il y a ceux qui reprennent, comme le font beaucoup de biographes, ce qui a été dit par les prédécesseurs sans vérifier l’information, sans aller à la source.

Ainsi Rémy Stricker, musicologue, de dire :
« Il est plus facile d’accréditer une vie orgiaque d’un livre à l’autre et plus difficile à prouver par des documents précis. »

Ceux-là donnent dans la généralité avec des phrases comme : « La vie de Liszt est animée de nombreuses jolies femmes » ou encore « Le dédale de ses aventures galantes est trop difficile à suivre », sans aucun détail explicatif à titre de preuve.

Il y a ceux qui vont essayer d’interpréter chaque petit indice pour y voir une aventure galante. Ainsi, des annotations de Liszt sur ses partitions — Hortense à 15 h, Émilie à 18 h — alors qu’il s’agissait non pas de rendez-vous galants mais des leçons de piano qu’il donnait. Ceux-là vont fouiller derrière chaque mot, les interpréter dans le sens d’un Liszt libertin et culpabiliser les autres chercheurs qui auraient un avis contraire en les traitant d’hagiographes.

Ceux qui, pour alimenter la presse à sensation, voient une relation charnelle dans chaque salonnière qu’il fréquente ou dans chaque femme à qui il donne le bras ou dont il vante les mérites.

Et puis il y a des musicologues, des biographes qui ont fait de sérieuses recherches et nous apportent un tout autre son de cloche. Ainsi Alan Walker, musicologue, professeur d’université, biographe exigeant qui a consacré une quarantaine d’années de sa vie à Liszt, et qui est arrivé à la conclusion suivante :

 « Plus de 150 ans se sont écoulés, et pas une seule pièce véritablement probante n’a été mise à jour qui prouve que le lien de Liszt avec l’une de ces femmes n’a été de nature sexuelle. »

Citons aussi Grégoire Caux, autre musicologue chercheur :

« La relation de Liszt avec les femmes a fait couler dans la presse des encres plus ou moins      bienveillantes à l’égard du musicien, construisant le génie virtuose auquel nul individu de  sexe féminin ne peut résister ; c’est un des clichés les plus éculés et des plus lucratifs de la littérature légère à propos de l’homme. »

Néanmoins, terminons par un petit florilège chronologique des principales conquêtes que l’on prête à Liszt parmi les plus couramment citées. Il y a des cas assez étonnants.

Liszt et ses supposées conquêtes

Liszt jeune, avant sa rencontre avec Marie d’Agoult

Caroline de Saint-Cricq (1810-1872)

Liszt a 17 ans, il lui donne des leçons de piano il en tombe amoureux avant de se faire éconduire par le père qui ne saurait voir sa fille s'amouracher d'un musicastre sans titre.

Euphémie Didier : suite à sa mise à la porte de chez Caroline de Saint-Cricq, la fille du ministre de Charles X, il est dépressif, veut entrer dans les ordres. Sa mère souhaite l’en dissuader et projette pour cela de le marier avec une voisine, Euphémie Didier. Il a 18 ans et n’en est pas amoureux, mais il reste poli et échange quelques lettres sur lesquelles tombera Marie d’Agoult, première scène de jalousie lorsqu’elle découvre les lettres.

Adèle de La Prunarède (1808-1874), encore une comtesse, rencontrée à 19 ans dans un salon. Elle l’invite dans son château de Marlioz, dans les Alpes, en compagnie de son mari. Liszt va y passer un peu plus d’un mois ; il est coincé par la neige et s’y ennuie. Dès que les congères sont fondues et que les chemins sont praticables, il rentre à Paris. On connaît surtout cette liaison par Marie d’Agoult, qui a peur que Franz ne soit de nouveau conquis par ses beaux yeux à chaque fois qu’ils ont l’occasion de la rencontrer.

Cristina de Belgiojoso (1808-1871), princesse, personnalité extraordinaire, femme de lettres, activiste du Risorgimento. Très religieuse, elle adore la musique. Salonnière, elle reçoit tous les grands compositeurs du siècle, dont Liszt, avec qui elle est très amie. Ils se voyaient en fait peu, mais ont entretenu pendant de nombreuses années d’affectueuses relations épistolaires. Là encore, Marie montre une vive jalousie à son égard dans sa correspondance avec Franz.

Marie Moke Pleyel (1811-1875), brillante et belle virtuose. Tous en étaient amoureux ; elle plaisait beaucoup à Chopin, qui lui dédia ses Nocturnes, opus 9. Elle fut fiancée à Berlioz et eut beaucoup d’aventures amoureuses, dont une avec Liszt dans sa grande jeunesse. Concertiste virtuose, elle sera amenée plus tard, dans ses tournées, à rencontrer Liszt sur scène, ce qui suscitait la crainte de Marie d’Agoult.

Relations du temps de Marie d’Agoult

George Aurore Sand (1804-1875). Elle admirait Liszt. Après lui avoir été présentée par Musset en 1834, elle lui écrira : "J'ai besoin de vous revoir et de vous dire prosaïquement que je vous aime" Franz était alors avec Marie d’Agoult et il n’a pas succombé aux beaux yeux de George, même si cette dernière n'y était pas insensible. Après une période idyllique entre les trois, Marie d’Agoult, jalouse de George Sand, de la femme autant que de l’écrivaine, provoque la rupture de la belle amitié avec Liszt qui ne cessa jamais de l'admirer. Pour en savoir plus Liszt et George Sand les amitiés trahies Cliquer ici

Relations entre 1842 et 1844, au moment de la rupture avec Marie

(Liszt a 33 ans)

Bettina von Arnim (1785-1859), femme de lettres célèbre en Allemagne, féministe, amie de Beethoven, Karl Marx et Goethe, avec qui elle s’inventa une liaison. Elle fréquenta Liszt à Weimar, alors qu’elle avait 67 ans et Liszt 40 ans. Tous deux partageaient leur passion pour la littérature et la musique. Elle avait sept enfants, dont une fille qu’elle aurait souhaité marier à Liszt. On dit qu’elle était admirative et amoureuse de Liszt avant de se fâcher avec lui, le traitant de jésuite. Voici ce qu’elle lui écrivit, belle surenchère sentimentale du XIXᵉ siècle : 

 « Par où que ce soit que tu me touches, tu éveilles en moi le besoin de me rendre   meilleure […] Si je veux penser à toi, je ne peux que rêver. Tu es un organe du temps […] je te veux du bien ; je t’aime. Le temps m’a arrosée de sa frétillante pluie […] c’est grâce à  l’écoute de ta musique… »

Charlotte von Hagn (1809-1891), belle et célèbre grande actrice, la Sarah Bernhardt allemande de son temps. Liszt avoue cette liaison à demi-mots dans une lettre à Marie, évoquant la brièveté de cette relation. Ils entretinrent une correspondance pendant de nombreuses années.

Quant à Charlotte, elle écrira à Liszt quelques années plus tard :

« Bien des années se sont écoulées depuis que je vous ai trouvé et perdu, mais je dois avouer que vous m’avez gâchée pour tous les autres hommes ; car aucun, aucun ne supporte la moindre comparaison. Vous êtes et resterez unique. »

Lola Montez (1821-1861). Danseuse sans talent, célèbre pour avoir été la scandaleuse maîtresse de Louis Ier de Bavière. Sans cesse en mal de renommée que son seul talent ne lui permet pas d’acquérir, elle aurait jeté son dévolu sur Liszt. Lors d’une représentation de Rienzi à Dresde, elle serait sortie de la salle en même temps que Liszt, tentant d’attirer son attention. Première rumeur de liaison dont Wagner se fait l’écho, information qu’il ne reprendra pas dans Ma vie.

Les musicologues Pierre-Antoine Huré et Claude Knepper dans Liszt en son temps, soulignent   qu'aucun document sérieux de l’époque ne confirme une liaison quelconque entre les deux, hormis un encart que Lola Montez aurait fait paraître elle-même dans la Revue et Gazette musicale, immédiatement suivi d’un démenti :

« Les bruits les plus divers ont couru sur un intérêt marqué que M. Liszt aurait porté à une célèbre danseuse. Nous devons affirmer qu’ils sont sans fondement. C’est un hasard si ces deux artistes se sont trouvés au même moment à Dresde. » 

Elle  ne  cessera  ensuite  de le harceler, de le poursuivre dans ses tournées à tel point que la rumeur court que Liszt, excédé, aurait été obligé  de payer un directeur d'hôtel pour qu’ il la garde enfermée dans sa chambre. Quant à  Lola Montés  dans sa  très longue biographie en 9 volumes, selon Alan Walker elle n’  a évoqué aucune  idylle avec Liszt  alors  qu’  elle   n’y a manqué aucun détail  de la moindre de ses aventures galantes. 

Bien d’ autres preuves infirment cette supposée idylle notamment des non concordances de dates  qui nous permettent de conclure que le doute sur cette liaison doit  être de mise ce qui n’ empêche pas la rumeur de se perpétuer  et de se retrouver encore aujourd’hui  sur Wikipédia.

Marie Duplessis (1824-1847), l’ inspiratrice de La Dame aux camélias et de La Traviata, rencontre Liszt  et lui demande de l’ emmener avec lui à Weimar  puis en tournée à Constantinople . Liszt l’ en dissuade,  botte en touche et lui propose Constantinople mais  pour l’ année suivante, trop malade, elle mourra avant. Liszt apprenant sa mort en 1847 alors qu’ il est on ne peut plus fâché avec Marie d’ Agoult qui a publié Nelida, se venge en  écrivant à Marie:

« C’ est la première femme dont j’ ai été amoureux. Ce voyage à Constantinople est une de ces étapes évitée à grand peine, que j’ ai toujours regrettée. »

Valentine de Cessiat(1821-1894) Après la rupture avec Marie d’ Agoult, Liszt va donc poursuivre sa GlanzPeriode, sa période brillante de virtuose qui durera une dizaine d’ années. Il  est  fatigué, épuisé, lassé d' être le valet du public comme il dit, il veut s’ arrêter pour composer et se marier. Il rêve au mariage et à une vie plus tranquille. Il jette son dévolu sur la nièce de Lamartine, Valentine de Cessiat. Mais celle- ci connaissait Marie d’ Agoult et avait lu Nelida, Liszt victime de sa mauvaise réputation bien entretenue par Marie  dans tous les salons,  sera éconduit, Valentine choisira de rester avec son oncle Alphonse de Lamartine qu'elle accompagnera jusqu'à la fin de ses jours.

Relations du temps de la princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein

Émilie Genast (1833-1905), célèbre soprano allemande. Elle fut sa muse à une époque où il s’intéressait beaucoup au chant et où il composait ses lieder. Elle fut aussi très appréciée de Richard Wagner. Femme généreuse et dévouée, dont Carolyne a été fort jalouse à Weimar.

 

Agnès Street-Klindworth (1825-1906). Enfin une liaison bien avérée entre 1853 et 1855. Liszt a 42 ans. Voici ce que Pauline Pocknell écrit  à son sujet : « Beauté exceptionnelle, grande, blonde, catholique, spirituelle, vivace, d’une politesse exquise, d’un chic parisien, intelligente, musicienne. » 
Cette relation fut, pour une question d’honneur, la mieux gardée et la plus secrète de Liszt. Souvenez-vous : il se devait de rester loyal envers Carolyne, qui avait tout sacrifié pour lui. De plus, il se préparait à marier ses filles. Il ne pouvait donc vraiment pas se permettre un scandale.

Le départ d’Agnès, après une liaison d’à peine deux ans à Weimar, laissera Liszt inconsolable. Il lui écrira :
  « Ta pensée et ton image ne me quittant point, c’est une inguérissable douleur. »
lls correspondront jusqu’aux derniers jours de Liszt, et c’est grâce à cette correspondance du compositeur à Agnès — qu’il lui avait demandé de détruire, ce qu’elle ne fit pas — que cette liaison secrète est connue.

Olga Janina (1845-1914), Jeune, 24 ans. C’est une élève de Liszt, qui a alors pris les ordres laïcs et s’impose la soutane. Elle est complètement mythomane, excentrique. Elle ne cesse de s’inventer des passés et des titres farfelus. Elle tombe follement amoureuse du compositeur, son professeur de piano, qui, à l’époque, a une soixantaine d’années. Elle le harcèle, le poursuit, pire que Lola Montez. Elle menace même de le tuer s’il n’obtempère pas à ses avances :
  « Je ne pouvais l’aimer qu’avec violence, frénésie. Il serait à moi ou je le tuerai. »

Elle voulu l’empoisonner puis tenta de le tuer avec un pistolet à Budapest en 1871. Liszt finira par la faire expulser de Hongrie. Pour se venger, elle fera comme Marie d’Agoult : elle publiera un livre à charge contre Liszt intitulé Souvenirs d’une cosaque, montrant un homme, l’abbé X, Liszt pris entre ses exaltations mystiques et ses désirs charnels. Ce livre très émoustillant eut plusieurs suites et fut treize fois réédité du temps de Liszt.

Best-seller dont Liszt a beaucoup souffert, ainsi que son entourage, notamment Carolyne, à Rome, qui se met à douter.

Olga von Meyendorff (1838-1926)

Des 1871, après le décès de son mari, elle devint la dame de compagnie de Liszt quand il séjournait à Weimar, Carolyne  résidant à Rome depuis plus de dix ans . Relation intellectuelle, aucune preuve qu’ elle ne fut charnelle admiratrice de Richard Wagner, amie de Cosima elle fut admise dans la même voiture qu’ elle  lors  des funérailles de Liszt. ( voir les grandes compagnes de Liszt)

Maria Moukanoff Kalergis (1822-1874)

Autre grande amie de Cosima et de Richard Wagner, elle eu un faible pour Liszt. Elle lui avoua  qu'elle éprouvait à son égard

"Un sentiment de jalousie souffrante qui paralysait vis à vis de lui, toute sa spontanéité naturelle."

Lina Schmalhausen (1864-1928), une jeune élève de Liszt qui a une cinquantaine d’années de moins que lui, recommandée par l’impératrice Augusta pour s’occuper de Liszt âgé. Elle remplira sa mission avec dévouement jusqu’à Bayreuth et essaiera de soulager ses souffrances sur son lit de mort, alors que Cosima n’était préoccupée que par la représentation de Parsifal et qu’elle la mettra à la porte. 

On peut arrêter là cette liste, non pas parce que le secret d’ennuyer est celui de tout dire, comme l’a écrit Voltaire, mais surtout parce que cela revient à examiner, à disséquer, à interpréter les on-dit, les potins, les commérages, les rumeurs de l’époque, ce qui est sans intérêt. Soyons comme Liszt, dans le point d’honneur, et ne refaisons pas la presse à scandale du XIXᵉ siècle. Le but n’est pas de faire l’exégèse des supposées maîtresses de Liszt, mais d’essayer de comprendre ce qui a valu à Liszt, homme d’honneur, cette réputation d’abbé libertin.

En résumant on peut dire que, côté cœur, comme nous venons de le voir, malgré sa foi chevillée à l’âme et sa hantise du péché de chair, il n’eut pas une vie monastique, mais il fut très loin des records établis par d’autres de son époque, dont les aventures galantes étaient la norme. Ainsi Alexandre Dumas père, contemporain de Liszt, qui se vantait d’avoir eu 500 maîtresses, ou Chateaubriand, auteur du Génie du christianisme, dont l’objectif est de défendre le christianisme contre l’athéisme et le libertinage. Qui reproche aujourd’hui à Chateaubriand de n’avoir jamais cessé de tromper sa femme, superposant les maîtresses ?

Que dire de Victor Hugo, de Musset et de tant d’autres contemporains de Liszt ? Que dire aujourd’hui de Mick Jagger, rock star comme Liszt l’a été, qui se vante d’avoir eu plus de 4 000 maîtresses ? Si Liszt, qui disait ne pas avoir beaucoup croqué à la pomme, l’avait voulu, étant donné le harcèlement dont il a été l’objet, même dans sa vieillesse, il aurait peut-être pu battre un de ces records.

Voici une liste de quelques hommes célèbres, contemporains de Liszt, qui ont eu en point commun la syphilis :

Beethoven, Paganini, Schubert, Heine, Schumann, Flaubert, Baudelaire, Jules de Goncourt, Alphonse Daudet, Nietzsche, Gauguin, Maupassant, Manet, Verlaine, Toulouse-Lautrec, Donizetti, Hugo Wolf, Smetana, Chabrier…

Liszt ne figure pas dans cette liste. Mais ce raisonnement peut être considéré comme fallacieux, puisque A. Dumas, l’homme aux 400 maîtresses, n’y figure pas non plus.

Nous venons de le voir : il n’y a donc guère de preuves concernant toutes les femmes qu’on lui prête — il est vrai aussi qu’on ne prête qu’aux riches — et, quand on fait le compte des liaisons strictement avérées, il n’a pas eu à son palmarès plus de femmes dans sa vie que n’en ont eu Wagner, Debussy, Gounod…

 

Comment est né le mythe de Don Juan ?

Pourquoi Liszt est-il passé à la postérité sous les traits d’un Don Juan invétéré, voire d'un abbé libertin ?

Cette réputation repose beaucoup moins sur les faits que sur une succession de malentendus, de règlements de comptes, de rumeurs et de reconstructions romanesques. Les raisons en sont multiples.
 

Liszt décontenance le public  

Les grandes compagnes de Liszt ont été deux aristocrates : la première, une comtesse ; la deuxième, une princesse, qui ont tout laissé tomber pour rejoindre Liszt : leur mari, leur famille, leur immense fortune, leur réputation. Quel scandale pour l’époque ! Suivre un musicastre, simple roturier qui plus est se positionnait  en croyant catholique  fervent, il y avait de quoi déconcerter un large public. Le paroxysme fut atteint quand il prit les ordres laïcs en 1865  après l' échec du mariage  avec Caroline et qu’ il voulut porter la soutane. Comment un catholique  dont la religion a imprégné toute la  vie  passant  d’ un catholicisme libéral, social  à un catholicisme intransigeant en vieillissant  « Nous devons obéir à l’ Église jusqu’ à la pendaison », écrira  t-il, comment  un tel homme   pouvait il avoir des relations intimes avec des femmes mariées, transgressant ainsi le commandement : «  Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain » ?

De plus, Liszt a  prêté le flanc à ces échos et il a sa part de responsabilité. il  a toujours été un homme à la recherche de sa voie  ne cessant d' exposer son déchirement entre foi amour et musique  et de se confesser. Ainsi, à propos de ses deux grandes compagnes, Marie et Carolyne, qui ont quitté leur mari pour lui, il n’a jamais caché son sentiment de culpabilité. Il écrivait à la baronne Meyendorff :
« Je continue d’exister avec la plus profonde repentance et contrition d’avoir ostensiblement violé autrefois le neuvième commandement : tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain. »

Cette sincérité à livrer les combats intérieurs qui l’ habitaient désarma rarement ses détracteurs. Au contraire, elle leur fournit des arguments supplémentaires et engendra les sarcasmes.

 Son humour tout aussi paradoxal que sa personnalité contribua également à désorienter le public. Il pouvait, à quelques années d’ intervalle, écrire des formules qui se contredisaient. Ainsi à propos du mariage:

"Soyez tranquille, je suis devenu raisonnable. Si j’ enlève une femme, ce sera avec le mari cette fois » 

Pour affirmer :

"Le mariage, la famille, quels plus doux et nobles buts de l’ homme"

Avant de lancer cette autre boutade : 

"Le mariage , où tu n’ es pas , là est le  bonheur"

 

Les règlements  de compte 

Pour son malheur, les femmes qui n’ont pu le garder ou le posséder se sont donné à cœur joie dans des publications vengeresses et assassines qui furent des best-sellers et ont considérablement nuit à l’ image du compositeur

Tout d’ abord   la comtesse Marie d’Agoult avec son livre Nelida qu’ elle  publie en 1846  2 ans après sa rupture avec Liszt. Ce roman à clef met en scène un artiste peintre nommé Guermann — on peut y reconnaître Liszt—, décrit comme un Don Juan parvenu, vaniteux, incapable d’ aimer durablement, indifférent  à la souffrance de sa compagne, enfin un artiste raté sans inspiration. Le succès du livre fut immense. Il fixa durablement dans l’opinion publique l’image d’un Liszt séducteur, cruel, image d’autant plus crédible qu’elle émanait d’une femme qui l’avait intimement connu. Pourtant  Nélida relève davantage de la transfiguration littéraire que du témoignage objectif. Marie d’Agoult y règle ses comptes, reconstruit son rôle, s’arroge la posture de la victime lucide face à un homme dévoyé par la gloire. Elle  ne cessa jamais de le dénigrer  mais en  resta néanmoins  amoureuse  jusqu' à la fin de ses jours! 

Liszt, fidèle à son point d’honneur, refusa toujours de se reconnaître dans ce portrait. Il ne répondit ni publiquement ni par écrit, laissant le roman faire son œuvre corrosive. Ce silence, perçu comme un aveu, contribua paradoxalement à la solidification du mythe.

 

 Deux  décennies plus tard, en 1874,  un second ouvrage a alimenté les mille et un ragots des salons et de la presse. Cette fois, son auteur est une jeune  femme  de vingt quatre  ans aussi redoutable que la précédente  dans sa vengeance, Olga Janina,  exaltée, qualifiée de mythomane par ses contemporains,  elle  s’ éprend passionnément du compositeur sexagénaire qui porte désormais la soutane   « Je ne pouvais l’ aimer qu’ avec violence, frénésie. Il serait à moi ou  je le tuerai » ce qu' elle tenta de mettre à exécution jusqu'à ce que Liszt, excédé  après maintes péripéties, la fasse  expulser  de Hongrie. Pour  se venger, elle  publie un livre à charge contre le compositeur intitulé Souvenirs d’une cosaque, montrant l’abbé X (Liszt) pris entre ses exaltations mystiques et ses désirs sensuels. Ce livre très émoustillant eut plusieurs suites et fut treize fois réédité du vivant de Liszt!  Son caractère sulfureux, les allusions sexuelles et le contraste entre la soutane et les prétendues aventures sentimentales assurent son triomphe. L’ ouvrage répond parfaitement aux attentes d’ un public friand de scandales.

Peu importe que le récit soit largement romancé, exagéré ou invérifiable, l’ image de « l’ abbé libertin » est née. Elle s’ impose dans l’ opinion et vient renforcer celle, déjà bien installée du Don Juan invétéré. 

Avec le recul, ces deux livres apparaissent moins comme des sources historiques que comme deux extraordinaires entreprises de fabrication d’ une légende noire. Leur succès montre à quel point une œuvre de fiction, lorsqu’ elle rencontre les préjugés de son époque peut peser davantage sur la mémoire collective que les faits eux-mêmes.


 

Le  harcèlement féminin  

Liszt était ce que nous appelons aujourd’hui une superstar : beau, intelligent, cultivé, charismatique, pianiste d’ excellence à l’ époque du piano roi,  il avait tout l’arsenal du séducteur. Faisant l’ objet d’ un véritable culte, il fascinait et déchaînait les foules, d’où le terme de « Lisztomania » forgé par Heinrich Heine. Toute sa vie, Liszt fut entouré, sollicité, adulé et littéralement poursuivi par l’ admiration de ses contemporains et plus particulièrement des femmes qui l’ ont littéralement harcelé,  depuis les flatteries qui accueillirent ses premiers concerts d’ enfant prodige jusqu’ aux hommages rendus à ses soixante-quinze ans dans toute l’ Europe. 

  Il n’ y avait pas de « selfies » à l’ époque mais toutes les femmes voulaient être vues avec lui, lui donner  le bras et tant rêvaient  d’ avoir une aventure avec lui.

L’ une d’ elle résumera ce sentiment par cette formule éloquente : « Avoir  été  aimée de Liszt  ne fut ce qu’ une heure était assez de bonheur pour une vie. » 

Le témoignage d’ Adèle von Schorn, amie commune de la princesse Caroline et de Liszt alors que celui ci avait dépassé la soixantaine, est particulièrement éclairant :

« Je n’ ai jamais vu qu’ avec dégoût ce don qu’ avait Liszt d’ attirer les femmes. Cela n’ eut point de cesse même  dans sa vieillesse et il était pénible de constater qu’ il se trouvait des femmes capables de regarder le vieillard comme une proie désirable .  

Que tant de femmes aient voulu son amour, lui aient fait des avances passionnées, n’ est pas particulièrement à la gloire de  notre sexe. Les hommes lui en voulaient naturellement terriblement. Liszt respectait chaque femme convenable et m’ a dit un jour- dans ses dernières années d’ un ton grave « Je n’ ai jamais séduit une jeune fille ». Je sais que cette déclaration est vraie. Malheureusement je n’ ai vu que trop souvent comment les femmes se jetaient sur lui, si bien qu'on aurait pu penser que les rôles étaient inversés.. » 

Cette remarque est importante. Elle vient contredire l’ image du séducteur impénitent.

Le témoignage ne provient pas d’ un admirateur aveugle mais d’ une femme qui observa Liszt durant de longues années. Et elle n’ est pas la seule, beaucoup d’ autres témoignent  ainsi. Franck Servais , l’ un de ses élèves  écrivait :

 «  Liszt exerce d’ ailleurs une fascination extraordinaire […] j’ en puis parler car je la subis moi même […] Mais certaines femmes vont vraiment trop loin : c’ est de l’ idolâtrie, du fétichisme ; elles se disputent une fleur qu’ il a touché, ramassent ses bouts de cigare ; celles qui sont assez indépendantes pour pouvoir le faire, le suivent de ville en ville , tout le long de l’ année »

 Tchaïkovski fait part du même  étonnement  quand il rencontre  Liszt dans son vieil âge encore poursuivi par de jeunes femmes.

Cosima dans son journal de  1881, Liszt a 70 ans,  évoque  "les filles-fleurs" qui l’ attendent  à la sortie du Festspiele (festival) de Bayreuth, je cite «  pour pouvoir le voir encore une fois » 

 

Enfin, une de ses  élèves, Janka Wohl, dira qu’ «  il a marché toute sa vie sur des fleurs »  

tant il a été convoité, désiré, applaudi, malgré les violentes attaques et critiques dont il a été l’ objet, lui et sa musique de l’ avenir. 

Cette fascination féminine fournissait un terrain idéal à la naissance des rumeurs de liaisons.

 

Paparazzi, rumeurs et  jalousie 

Le XIXème siècle avait déjà une presse à sensation bien opérante. Les salons mondains, les gazettes, les chroniques artistiques constituaient de véritables caisses de résonance.

Avec Liszt, le sujet était inépuisable.

Parler d' un artiste célèbre, portant la soutane, arborant les décorations de ses nombreuses distinctions, affichant une personnalité hors du commun et en galant homme du 19ème,  donnant le bras à de multiples femmes,  était très  vendeur et galvanisaient   les paparazzi. 

À chaque apparition publique, une nouvelle liaison pouvait lui être prêtée .

A chaque éloge ou dédicace adressée  à une femme, une aventure sentimentale pouvait être imaginée.

A ces récits souvent malveillants, venait s’ ajouter un phénomène inédit. Jamais auparavant - sauf pour Paganini- un musicien n’ avait suscité une telle fascination populaire. Cette célébrité exceptionnelle allait à son tour nourrir tous les fantasmes.

 

Un classement alimenté par le Historical Popularity Index montre que Liszt est resté dans le « top ten » des compositeurs les plus populaires en Europe de 1831 à 1873 soit 42 ans ! Il est resté à la tête de  de ce classement pendant 19 ans   de 1831 à 1861. Aucun  autre artiste  de l’ époque n’ a  occupé ainsi  le devant de la scène avec  un tel succès populaire  sur une si longue durée.

Le "top ten" en vidéo à consulter Cliquer ici

Un tel succès ne pouvait manquer de susciter la jalousie.

Charisme,  exceptionnelle virtuosité,  richesse de son  inventivité musicale ,  argent qu’ il a gagné, même s’ il le distribuait généreusement,  ont engendré beaucoup de jalousie.  On se  soulageait  en le critiquant  sévèrement  ou en propageant  toutes sortes de rumeurs méphitiques.  Ainsi  des grands critiques et musiciens  de l’ époque, ,  Hiller, Hanslick, Heine et de  ses amis , citons les plus célèbres, Chopin, Balzac, Heller, Joachim,  Berlioz, Clara Schumann,  Wagner qui vont le jalouser  ( voir rubrique Liszt  et les amitiés trahies). Wagner a fait courir le bruit concernant Lola Montes et on  peut lire dans  la  dernière année du  journal de Cosima Wagner, 1883 , année du décès  de Richard   qu’ elle s’ attriste de  constater la continuelle jalousie de son mari  à l' égard de son père, « Richard  était  jaloux de mon père ». Cet aveu éclaire bien des attaques dont Liszt fut l’ objet. Son immense succès artistique fascinait autant qu’ il irritait.

 

La présence  féminine, un baume contre la virulence des critiques

​il existe un dernier élément qui permet de comprendre la place des femmes dans la vie de Liszt.

Il fuyait le péché de chair mais ne pouvait se passer d’ une présence féminine. 

Toute son existence fut traversée par cette tension entre la foi, l’ élan amoureux, la foi et la musique. Il ne cesse de le dire et de l’ écrire :

« Deux pôles, deux désespoirs dans ma vie : l’amour et la musique. »

Et il écrit à Caroline 

« Néanmoins, je ne renierai jamais l’amour, malgré toutes ses fausses apparences et ses profanations »

L’amour ne doit pas être pris chez lui au sens restrictif d’amour charnel, de libertinage. Liszt était sujet à de graves crises de mélancolie, hanté par le péché, d’une grande humilité mais avec un fort ego ; il avait besoin d’être entouré, flatté, rassuré, aimé au sens large du terme. Ainsi, cette cour féminine, cette dévotion dont il faisait l’objet était comme un baume et le consolait de  la critique féroce. La princesse Carolyne  l’ excuse en disant  que Liszt, s’il n’est pas d’une nature libertine, a besoin de la présence de femmes autour de lui, dont il apprécie la dévotion. Cela lui permet d’oublier les critiques virulentes dont il est sans cesse la cible. Citons Carolyne écrivant à Berlioz, de Weimar :​

« Sa besogne est rendue très difficile et l’assaut qu’on lui livre est vraiment de la furie. Ni les injures ni les mensonges ne lui sont épargnés ; la rage des classiques monte jusqu’au delirium tremens. »

​La dévotion des femmes était donc comme un baume pour Liszt, un refuge. Même s’il traitait  ses « groupies » de mouches, il en était très flatté et y fut sensible jusqu’à la fin de ses jours.

 

Et que   disent celles et ceux dont il a tant affectionné la présence, qui l’ ont si bien connu, ses 400 élèves qu’ il a   fréquentés quotidiennement et  dont beaucoup se sont empressés d’ écrire leurs souvenirs  de retour chez  eux?

 Ils brossent toutes et tous un portrait remarquablement cohérent. Tous évoquent   un homme  magnétique, chaleureux, d’ une immense bonté , capable aussi de colères spectaculaires, volontiers tactile mais toujours respectueux. Tous soulignent son sens excessif du devoir, de l’ honneur et de la délicatesse envers les femmes.

 Cette unanimité mérite d’ être soulignée . Elle contraste avec le portrait du libertin impénitent légué  par certaines œuvres de fiction.
 

Un homme déchiré

« Ma  vie n’ a été qu’ un long égarement du sentiment de l’ amour. J’ ajoute singulièrement mené par la musique- l’ art divin et satanique à la fois- plus que tous les autres, il nous induit en tentation » 

Liszt, un tiers franciscain, un tiers mondain, un tiers tzigane, a toujours été un homme déchiré qui, en bon romantique,  n’a cessé de faire part de ses atermoiements prêtant ainsi le flanc aux rumeurs qu’ il pouvait  alimenter par ses confessions souvent incomprises  et sa mauvaise conscience qu’ il étalait. Il était vraiment écartelé entre ses aspirations religieuses, la musique et le besoin d’ amour , aimer et être aimé même parfois charnellement. 

Enfin, il ne s’ agit pas de transformer Liszt en saint ni de nier les passions qui traversèrent son existence . Il s’ agit simplement de revenir aux témoignages et de distinguer les faits des légendes et de rendre à un homme infiniment complexe la vérité de ses contradictions.

Une de ses élèves, Janka Wohl, a écrit fort joliment :
« Liszt était bien la personnalité la plus compliquée, faite d’ombre et de clarté comme pas    une ; vouloir donner un résumé de Liszt serait vouloir refléter l’univers dans une goutte d’eau. »

Plus séduisant que séducteur, harcelé mais jamais harceleur, pris dans ses contradictions d’homme déchiré entre la musique, la foi et l’amour, il n’a certes pas été un enfant de chœur, comme on dit, mais la foi sincère et le sens de l’honneur indéniable de ce personnage hors normes, si difficile à saisir, étaient trop profonds pour avoir été ce coureur de jupons invétéré que plusieurs, par facilité ou par souci du croustillant et de la vente de livres, aiment à perpétuer. Ainsi d’un roman récent, intitulé Liszt, l’abbé libertin. Il est dommage que cette réputation d’ abbé libertin — qu’il n’a jamais été, ni abbé au sens où nous l’entendons aujourd’hui, ni libertin au sens de « qui s’adonne aux plaisirs de la chair » — perdure et se soit ainsi enkystée au fil des ans parce qu’ il fait vendre.

Liszt, qui a toujours essayé de se conduire en homme d’honneur avec les femmes, reste néanmoins une énigme. De ses paradoxes naît sa personnalité fascinante, qui justifie les milliers d’ouvrages qui ont été écrits à son sujet de par le monde, avec tous les fantasmes et extravagances qu’on y a entassés.

Avant de refermer cet article, laissons la parole à Franz Liszt

Liszt dans sa jeunesse écrivait à Valérie Boissière, une de ses élèves 

 « N’ ajoutez pas  foi aux 1000 bruits faux, absurdes et calomnieux qui courent de par le monde sur moi »

A la fin de sa vie,  il tenait exactement le même langage :

 « Tant de mensonges, d’ affabulations, tant de niaiseries ont été écrits sur moi. »

Et il ajoutait avec une résignation presque prophétique:

« Vous voyez, c’ est ainsi qu’ on écrit l’ histoire, et, ce qu’ il y a de pire…il faut laisser dire les gens et se taire »

     

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