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Liszt humanitaire
« Liszt est partout au service du droit, non pour ratifier la force mais pour compenser la faiblesse, non pas pour confirmer le déséquilibre injuste de la pléonexie, mais pour protester contre les ogres au nom de la raison et de la vérité. »
Vladimir Jankélévitch
Et quand le droit n’y peut rien, l’acte caritatif doit en pallier l’impuissance.
Chez Liszt, la charité prit des formes diverses selon les périodes de sa vie et selon ce qu’il avait à donner. Il y eut d’abord le virtuose fortuné, dont la générosité procédait des gains de ses grands concerts ; puis le compositeur plus modeste, retiré à Weimar, qui offrit son génie aux autres musiciens ; enfin le pédagogue désargenté, qui donna gratuitement son temps à de multiples élèves. Ces différentes formes de générosité, loin de se succéder de manière étanche, n’ont du reste jamais cessé de s’entremêler.
« La devise de mon patron, saint François de Paule, est “Caritas”. J’y resterai fidèle ma vie durant ! » Cette déclaration pourrait servir de fil directeur à toute l’existence de Liszt, tombé très jeune dans la marmite de la foi et de son corollaire, la charité.
Sa fille aînée Blandine nous confirme cela avec ce touchant portrait écrit en mai 1958
« Mon père non seulement a la beauté, le génie, l’ esprit,mais il a une bonté qui a elle seule est plus grande que tous ses autres dons réunis. Il a un cœur immense, il ne peut souffrir le mal autour de lui, et par son charme il pallie toutes les blessures, et par sa charité il enlève toute les misères - jamais une pensée mesquine égoïste n’ entre dans son cerveau, et il faut l’ avoir vu pour le comprendre. »
Plusieurs raisons permettent d’éclairer cette vocation religieuse et humanitaire.
La première tient à l’éducation profondément religieuse qu’il reçut de ses parents, ainsi qu’à la foi de son père, Adam Liszt, qui, à l’âge de dix-huit ans, entra comme novice dans un monastère franciscain. Que Franz Liszt soit devenu lui-même franciscain ne saurait donc surprendre : il demanda son admission à la Fraternité du Tiers-Ordre franciscain de Budapest en 1858. Il ne faut pas davantage s’étonner qu’il ait été tenté à deux reprises de rentrer dans les ordres.
La deuxième raison réside dans l’influence exercée, dans les années 1830, par le saint-simonisme dans les salons qu’il fréquentait à Paris. Cette doctrine revendiquait « l’amélioration morale, physique et intellectuelle de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ; l’abolition de tous les privilèges de naissance ; à chacun selon sa capacité, à chacun selon ses œuvres ». Les saint-simoniens prônaient ainsi la justice et l’égalité pour tous, ainsi que l’élévation de l’humanité par l’art et les sciences.
Liszt ne pouvait qu’adhérer à de tels préceptes ; dans le même mouvement, il se rallia aux idées progressistes du catholicisme libéral de l’abbé Lamennais. Celui-ci lui fit comprendre que son art, par sa capacité à émouvoir le public, pouvait le mettre au service des autres, en les rapprochant les uns des autres et en les élevant vers un idéal divin. La musique devenait humanitaire.
À cela s’ajoute enfin son passage dans la franc-maçonnerie au début des années 1840. Les principes de concorde, de tolérance, de fraternité et de progrès, orientés vers le perfectionnement de l’homme, ne pouvaient que le séduire. Plus tard, devenu un catholique orthodoxe, détaché de ces diverses obédiences, il n’en renia pourtant jamais le bien-fondé. Ainsi écrivit-il à la princesse Carolyne Sayn-Wittgenstein que le christianisme et le saint-simonisme pouvaient se rejoindre sur un point essentiel : toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l’amélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.
Une troisième raison, plus intime, tient à sa profonde empathie pour toute la misère du monde et à son ressenti aigu de la douleur d’exister, la sienne comme celle des autres. Le constat que la vie est souffrance engendre chez lui scepticisme et dépression, à tel point que la mort devient presque enviable. C’est ce qu’il exprime dans cette lettre à son gendre Émile Ollivier, à l’occasion de la naissance de sa fille :
« Vous savez quel triste sentiment m’inspirent les enfants : leur avenir est exposé à tant de chances contraires ! L’existence humaine est si pleine d’amertumes et de déceptions, que je ne saurais plus me réjouir beaucoup de la venue au monde d’un petit être, sujet de toutes nos infirmités, malheurs et folies. Par contre, je ne m’afflige pas à l’excès de la mort de ceux que j’ai connus. Je trouve même leur sort enviable, car ils n’ont plus à supporter le dur joug de la vie et de la responsabilité qu’elle implique. »
Cette empathie, cette compassion envers les plus défavorisés, se retrouvent tout au long de sa vie, dans ses actes comme dans ses écrits. Il l’affirme lui-même :
« Le seul sens actif et très vivace que je conserve est celui de la compassion, avec les vibrations intenses des douleurs humaines. Parfois, à de courts moments, je ressens celles des malades dans les hôpitaux, des blessés à la guerre, et même celles des condamnés aux tortures ou à la mort. »
L’originalité de son engagement
La générosité de Liszt fut-elle véritablement originale dans un siècle où la charité constituait un devoir de toute bonne famille et contribuait à la dignité du rang ? La question mérite d’être posée. Le philanthropisme des milieux les plus éclairés, de même que les doctrines proto-sociales comme celles des saint-simoniens, avaient largement fait leur œuvre. La plupart des musiciens de l’époque se devaient de donner des concerts de charité, soit en prévoyant la gratuité de certaines représentations pour les plus démunis, soit en reversant les recettes à l’une des multiples causes soutenues alors. Lorsque les musiciens oubliaient de s’en charger, ou ne le pouvaient pas, les organisateurs de concerts prenaient le relais et désignaient les bénéficiaires.
Ainsi, nombre de musiciens proches de Liszt — Berlioz, Mendelssohn, Meyerbeer, Habeneck, Thalberg, puis plus tard Saint-Saëns, Fauré, ainsi que des chefs d’orchestre comme Pasdeloup, bientôt suivi par Colonne et Lamoureux — prévoyaient eux aussi des concerts de charité. Tous considéraient, comme Liszt, qu’il fallait démocratiser l’accès à la musique, facteur d’amélioration sociale du peuple.
Liszt n’ inventa donc pas le concert de charité mais il fut sans doute le plus visible, en raison de l’immense succès qui fut le sien pendant la Glanzperiode. Cette célébrité lui permit d’être encore plus généreux que beaucoup d’autres, même s’il ne souhaitait nullement étaler ses actes de charité. De plus si on doit le comparer à certains de ses homologues comme Chopin ou Wagner, il n’hésita jamais à fréquenter directement les pauvres, les marginaux et les sinistrés. Dans sa jeunesse, il allait rendre visite aux malades dans les hôpitaux et visitait les prisons.
Les exemples abondent dans la littérature lisztienne. L’article « Liszt humanitaire » publié sur le site Lisztomanias en donne de nombreux témoignages. Parmi eux, deux épisodes demeurent particulièrement célèbres.
Le premier remonte à 1838, année de son premier grand fait d’éclat en matière de générosité. À l’annonce des violentes inondations du Danube à Budapest, Liszt n’hésita pas à quitter Venise pour porter secours aux sinistrés. Il organisa à Vienne une série de concerts dont les recettes, dit-on impressionnantes, furent attribuées aux victimes.
Le second exemple, tout aussi connu des lisztiens, concerne l’empathie qu’il manifesta envers les canuts de Lyon. Plusieurs ouvriers y avaient mené une insurrection et y avaient trouvé la mort ; Lamennais, chez qui Liszt séjournait alors, le sensibilisa à leur sort. De là vient l’épigraphe choisie par Liszt pour son œuvre Lyon, dédiée à ces ouvriers :
« Vivre en travaillant ou mourir en combattant »
Par la suite, lors d’autres séjours effectués à Lyon entre 1835 et 1837, il put constater et déplorer la misère dans laquelle vivaient les canuts :
« Tous entassés dans des réduits infects, enviant ceux d’entre eux qui, pour un insuffisant salaire, travaillent à parer l’opulence et l’oisiveté…
Car, ô barbare dérision du sort ! Celui qui n’a pas un chevet où reposer sa tête fabrique de ses mains les somptueuses tentures sur lesquelles s’endort la mollesse du riche ; celui qui n’a que des lambeaux pour couvrir sa nudité tisse les brocarts d’or que revêtent les reines. »
Liszt et la défense des musiciens
L’humanitarisme de Liszt ne s’exerça pas seulement en direction des pauvres ou des victimes de catastrophes. Il prit également la forme d’un engagement durable en faveur des musiciens eux-mêmes, qu’il s’agisse de leur dignité sociale, de leur rayonnement artistique ou de leur formation.
Une mission divine
La première prise de position connue de Liszt sur l’aide qu’il entendait apporter aux musiciens se trouve dans son grand texte De la Situation des artistes et de leur condition dans la société, publié en 1835 dans la Revue et Gazette musicale de Paris. Il y développe une argumentation vigoureuse en faveur des artistes, et plus particulièrement des musiciens, dont il dénonce la souffrance :
« Plus ou moins ouvertement, plus ou moins profondément, TOUS SOUFFRENT. »
Liszt leur revendique une place d’honneur dans la société. Ils ne doivent plus être considérés comme des subalternes contraints d’emprunter « les escaliers de service par lesquels les maisons aristocratiques de Londres font passer des artistes de premier ordre, tels que Moschelès, Rubini, Lafont, Pasta, Malibran, etc. ».
Dans le même esprit, il fait siens ces mots d’Alfred de Vigny : « la mission de l’artiste est de manifester, d’élever, de diviniser le sentiment humanitaire sous tous ses aspects ».
Enfin, il insiste sur le caractère sacerdotal de la mission artistique et sur le rôle quasi divin du musicien, devenu l’intercesseur entre le peuple et Dieu grâce à la musique :
« La musique doit s’enquérir du PEUPLE et de DIEU ; aller de l’un à l’autre ; améliorer, moraliser, consoler l’homme, bénir et glorifier Dieu. »
Or, pour parvenir à cette fin, il faut, ajoute Liszt, une musique nouvelle, « qu’à défaut d’autre nom nous appellerons humanitaire ».
Un soutien aux compositeurs
Liszt mit, sa vie durant, ses talents de pianiste et son génie au service de tous les musiciens, aussi bien de ceux du passé que de ceux de son temps. De Palestrina à Scarlatti, de Bach à Beethoven et Schubert, jusqu’aux très nombreux contemporains dont il s’appliquait à faire connaître les œuvres, il fut un découvreur inlassable de talents nouveaux, qu’il ne cessa d’encourager, voire d’aider financièrement.
Grâce à ses transcriptions et à ses paraphrases, il contribua puissamment à diffuser un grand nombre d’œuvres à une époque où l’enregistrement n’existait pas encore et où peu de personnes pouvaient assister à des concerts.
Aucun autre compositeur n’a sans doute, au XIXe siècle, encouragé, fait profiter autant de musiciens de ses relations, assuré leur promotion par ses mises en scène à Weimar, ni soutenu financièrement autant de contemporains, parmi les plus célèbres : Berlioz, Wagner, Schumann, Grieg, Smetana, Saint-Saëns, ainsi que les compositeurs russes, notamment le Groupe des Cinq.
Certains lui en furent reconnaissants ; d’autres se révélèrent plus ingrats et n’hésitèrent pas à le trahir. On pourra se reporter, sur ce point, à la partie « Aimez-vous Liszt ? », consacrée aux amitiés trahies.
C’est également Liszt qui finança et mena le combat pour lever les fonds nécessaires au monument à Beethoven érigé à Bonn en 1840.
Un pédagogue hors pair
À cet engagement en faveur des artistes s’ajoute enfin son œuvre pédagogique. Liszt fut, à l’évidence, un pédagogue hors pair, enseignant à plus de 400 élèves à travers le monde.
Il enseigna toujours : jeune, lorsqu’il devait subvenir à ses besoins ; puis, après sa période virtuose, dès qu’il mena une existence plus sédentaire, à l’Altenburg de Weimar de 1848 à 1859, ensuite à Rome jusqu’en 1868, enfin jusqu’à la fin de ses jours dans le cadre de sa vie trifurquée entre Budapest, Rome et Weimar, notamment dans sa fameuse maison de la Hofgärtnerei, où il dispensait bénévolement ses célèbres master classes.
Après sa Glanzperiode, il ne fit jamais payer ses cours, même si, dans ses dernières années, cela l’aurait certainement aidé financièrement.
Conclusion
Faut-il, dans un article consacré à « Liszt humanitaire », mentionner encore ses positions contre l’esclavagisme, la peine de mort, sa haine de la violence, l’aide qu’il apporta à plusieurs proscrits comme Wagner, sans tomber pour autant dans l’hagiographie ? La question est légitime. Le livre d’Ernst Newman, The Man Liszt, est là pour tempérer toute idéalisation excessive. Il reste cependant un point sur lequel le XIXe siècle fit pratiquement l’unanimité, rassemblant jusqu’aux plus sévères détracteurs de Liszt : la reconnaissance de sa grande générosité, de son altruisme et de sa compassion envers chacun, qui excédait de loin celle de la plupart des autres compositeurs.
On peut donc conclure en citant le toast porté par Lamartine lors de la visite de Liszt à Mâcon, en 1845, texte qui résume admirablement la manière dont ses contemporains percevaient cette bonté singulière :
« Non ! l’illustre artiste à qui nous avons le bonheur d’offrir l’hospitalité n’est étranger nulle part ; le génie est le compatriote de toutes les intelligences et de toutes les âmes qui le sentent. Mais ce n’est pas son génie que je vous propose de saluer ; c’est sa bonté, c’est sa prodigalité de bienfaisance envers les classes souffrantes de ce peuple, qu’il aime, et qu’il va chercher dans ses infirmités et dans ses misères, pour lui porter en secret la dîme de son talent, la dîme de sa vie ; car il met de sa vie dans son talent ! Je lui demande pardon de révéler devant lui des actes de charité cachée qu’il voudrait dérober à tous les regards, mais il faut quelquefois que sa modestie souffre et que les vertus soient trahies, ne fût-ce que pour être imitées. (…) Mais les applaudissements qu’il préfère, ce sont les bénédictions silencieuses de quelques familles soulagées mystérieusement par lui. C’est l’aumône secrète qu’il glisse dans la main d’un malheur que Dieu seul voit tomber et qui retentit dans le ciel comme la plus belle note de ses concerts. »
End
Je peux aussi vous faire maintenant une troisième passe, encore plus universitaire, avec un ton de revue savante, des titres plus élégants et une harmonisation complète des citations et références.
