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Liszt compositeur novateur

qu'a « inventé » Liszt ?

contributions de Liszt à la musique comme les séries dodécaphoniques, l'impressionnisme, la transformation thématique. Quelles sont ses inventions et le particularités de sa musique dite moderne ?

Oui. Liszt est souvent présenté surtout comme le virtuose romantique par excellence, mais il est aussi l’un des précurseurs les plus étonnants de la musique du XXᵉ siècle. Dans ses œuvres tardives, surtout à partir des années 1860–1880, il expérimente des procédés qui annoncent Debussy, Ravel, Scriabine, Bartók, Schoenberg et même certaines techniques sérielles. Il faut toutefois distinguer ce que Liszt invente réellement de ce qu’il anticipe.

1. La transformation thématique : son apport le plus décisif

C'est probablement l'innovation lisztienne la plus importante sur le plan de la forme. Au lieu de construire une grande œuvre avec plusieurs thèmes indépendants, Liszt part souvent d'un petit nombre de cellules qu'il transforme continuellement.

Un même thème peut changer de rythme, de tempo, de mode, d'harmonie, de registre et de caractère jusqu'à devenir presque méconnaissable. Un motif sombre peut ainsi devenir un thème lyrique, puis héroïque ou triomphal.

C'est particulièrement évident dans la Sonate en si mineur, où les grandes sections de la sonate sont engendrées à partir d'un nombre très réduit de matériaux.

Ce principe dépasse la simple « variation ». La variation traditionnelle dit en quelque sorte : voici le thème, puis ses variantes. Chez Liszt, la transformation sert à construire la dramaturgie et la forme elle-même.

Cette conception aura une influence considérable, notamment sur Wagner et Richard Strauss, et plus largement sur la pensée cyclique de la fin du XIXᵉ siècle.

2. Une forme nouvelle : le poème symphonique

Liszt joue également un rôle essentiel dans l'établissement du poème symphonique : une œuvre orchestrale généralement en un mouvement, liée à une idée poétique, littéraire, historique ou philosophique.

Il ne s'agit donc plus nécessairement de respecter les quatre mouvements de la symphonie classique. La forme peut découler du programme et de la transformation des thèmes.

Ses treize poèmes symphoniques, notamment Les Préludes, ont profondément contribué à établir ce genre, repris ensuite par Smetana, Saint-Saëns, Richard Strauss, Sibelius et d'autres.

3. Une harmonie qui commence à sortir de la tonalité

C'est surtout le dernier Liszt qui paraît incroyablement moderne.

Dans des pièces comme Nuages gris (Nuages gris, S.199), Unstern! Sinistre, disastro, Bagatelle sans tonalité ou les dernières pièces des Années de pèlerinage, l'harmonie cesse parfois de fonctionner selon le modèle classique tension → dominante → résolution.

On rencontre notamment :

  • des accords augmentés et diminués ambigus ;

  • des mouvements chromatiques sans résolution traditionnelle ;

  • des accords difficiles à rattacher à une seule tonalité ;

  • des successions fondées davantage sur la couleur que sur la fonction harmonique ;

  • des gammes par tons et des constructions symétriques ;

  • des passages où le centre tonal devient extrêmement incertain.

La Bagatelle sans tonalité de 1885 est particulièrement frappante, jusque dans son titre. Liszt ne crée pas encore l'atonalité systématique de Schoenberg, mais il montre qu'une musique peut commencer à fonctionner sans que la tonalité traditionnelle en soit constamment le principe organisateur.

4. Liszt et l'impressionnisme : précurseur plutôt qu'inventeur

Il serait exagéré de dire que Liszt « invente l'impressionnisme ». En revanche, certaines de ses œuvres tardives annoncent très clairement des sonorités que l'on associera ensuite à Debussy.

Par exemple, Les Jeux d'eau à la Villa d'Este (1877) utilisent le piano d'une manière où l'harmonie, le registre, les résonances et les figurations deviennent presque une matière sonore.

On y trouve déjà cette idée fondamentale : l'accord n'a pas toujours besoin d'être seulement une étape dans une progression harmonique ; il peut être apprécié pour sa couleur propre.

C'est précisément une direction que Debussy poussera beaucoup plus loin.

5. Et les « séries dodécaphoniques » ?

C'est ici qu'il faut être très précis.

Liszt n'invente pas le dodécaphonisme. La méthode de composition avec les douze sons est associée à Schoenberg au début des années 1920, plusieurs décennies après la mort de Liszt en 1886.

En revanche, certains passages de Liszt montrent une tendance remarquable à parcourir systématiquement l'espace chromatique et à employer des ensembles de hauteurs qui peuvent contenir une grande partie, voire les douze sons de la gamme chromatique.

Cela peut rétrospectivement rappeler une série dodécaphonique, mais le principe est différent.

Chez Schoenberg, une série de douze sons constitue un principe structurel de composition : les douze classes de hauteur sont ordonnées et cette organisation gouverne la construction de l'œuvre.

Chez Liszt, une succession contenant les douze sons relève plutôt d'un chromatisme radical et expérimental. Elle n'est pas encore employée comme système sériel.

On peut donc dire : Liszt anticipe certaines sonorités de l'atonalité et certains procédés chromatiques que le XXᵉ siècle systématisera ; il n'invente pas la technique dodécaphonique.

6. L'importance des structures symétriques

Une autre particularité très moderne de Liszt est son intérêt pour des structures qui affaiblissent naturellement la tonalité : accords de septième diminuée, accords augmentés, divisions symétriques de l'octave et gamme par tons.

Pourquoi est-ce important ?

Dans la tonalité classique, certaines notes ont une fonction très claire : tonique, dominante, sensible, etc. Une structure parfaitement symétrique est beaucoup plus ambiguë : elle ne désigne pas forcément une tonalité comme « maison ».

Liszt exploite précisément cette ambiguïté.

C'est l'une des raisons pour lesquelles certaines pages tardives semblent regarder vers Debussy d'un côté et vers Bartók ou Scriabine de l'autre.

7. Une autre modernité : le dépouillement

C'est peut-être l'aspect le plus surprenant.

Le jeune Liszt est associé au piano spectaculaire : octaves, grands arpèges, virtuosité transcendante, effets orchestraux.

Le Liszt âgé fait parfois exactement l'inverse.

Dans Nuages gris, La lugubre gondola, Unstern! ou certaines pièces religieuses tardives, on trouve des textures fragmentaires, sèches, sombres et extrêmement économes. Les phrases peuvent sembler suspendues ; les silences prennent de l'importance ; la musique refuse parfois le grand accomplissement romantique attendu.

Cette esthétique de la fragmentation est presque aussi importante que ses audaces harmoniques. Elle annonce par moments une conception très XXᵉ siècle dans laquelle une œuvre n'a plus nécessairement besoin de « remplir » tout l'espace sonore.

8. Même sa conception du timbre pianistique est moderne

Liszt contribue aussi à transformer radicalement l'écriture pianistique. Le piano n'est plus seulement un instrument produisant mélodie + accompagnement : il devient presque un laboratoire de timbres.

Il exploite les registres extrêmes, les résonances de pédale, les trémolos, les répétitions, les grands espaces entre grave et aigu, les effets de cloches, les figurations aquatiques et les sonorités orchestrales.

Cette conception du piano comme producteur de couleurs mène directement vers une partie de l'écriture de Debussy et Ravel.

En résumé : qu'a « inventé » Liszt ?

Il vaut mieux distinguer invention, développement et anticipation :

DomaineRôle de Liszt

Transformation thématiqueUn de ses apports majeurs ; il la développe en véritable principe formel

Poème symphoniqueIl joue un rôle fondateur dans l'établissement du genre

Piano orchestral / moderneTransformation fondamentale de la technique et du timbre pianistiques

ImpressionnismePas inventeur, mais précurseur important de certaines couleurs harmoniques

AtonalitéPas inventeur au sens historique strict, mais certaines œuvres tardives l'anticipent

DodécaphonismeNon ; il utilise cependant un chromatisme qui peut parfois évoquer rétrospectivement les douze sons

Harmonie symétriqueExploration très poussée, annonçant plusieurs compositeurs du XXᵉ siècle

Esthétique fragmentaireAspect remarquablement moderne de ses dernières œuvres

C'est donc presque comme s'il existait deux Liszt : le Liszt spectaculaire des Études d'exécution transcendante, des Rhapsodies hongroises et des grandes paraphrases, et le Liszt tardif, beaucoup plus étrange, qui déconstruit progressivement le langage romantique.

Pour entendre cette évolution directement, un parcours particulièrement révélateur serait : Sonate en si mineur → Les Jeux d'eau à la Villa d'Este → Nuages gris → La lugubre gondola II → Unstern! → Bagatelle sans tonalité. En les écoutant dans cet ordre, le passage du romantisme vers une musique qui semble parfois appartenir au XXᵉ siècle devient très perceptible.

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