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Franz Liszt, un politique de la conciliation

Comme dans les autres domaines de son existence, Franz Liszt déroute les historiens par ses apparentes contradictions politiques. Comment le même homme peut-il passer du saint-simonisme au catholicisme ultramontain, soutenir la République en 1848 puis admirer Napoléon III, fréquenter les révolutionnaires tout en recherchant l'amitié des souverains ? Cette évolution est-elle celle d'un opportuniste ou, au contraire, celle d'un homme demeuré fidèle à quelques principes essentiels ?

Une équation, encore une fois très lisztienne. On retiendra cependant que, même s'il ne cesse de changer d'interlocuteurs politiques, il ne change jamais de valeurs, quelles que soient les formes de gouvernement : la justice sociale, le refus de la violence, la paix, l'amélioration morale de l'humanité, le rôle civilisateur de l'art et la foi.

Une rupture importante intervient toutefois en 1848, lors du Printemps des peuples et des révolutions européennes. Liszt a alors abandonné sa carrière de virtuose pour celle de compositeur, sous l'influence de sa nouvelle compagne, la princesse Carolyne von Sayn-Wittgenstein, catholique convaincue.

Liszt révolutionnaire ?

C'est en juillet 1830, « au son des canons des Trois Glorieuses », comme l'écrit sa mère, que Liszt sort de sa période dépressive et renonce à son désir d'entrer dans les ordres après sa déception sentimentale avec Caroline de Saint-Cricq. Il éveille alors sa conscience politique et célèbre la destitution de Charles X. Il commence à composer une Symphonie révolutionnaire ; la révolte gronde dans sa tête.

En 1832, Mme Boissier, mère d'une de ses élèves, écrit :

« Liszt aurait remplacé la loi et l'ordre par la révolution et la lutte. »

Influencé par les différents courants nés après les Trois Glorieuses, Liszt bascule d'un mysticisme catholique vers un certain anticléricalisme, avant de revenir plus tard à une foi beaucoup plus profonde.

À vingt ans, il fréquente les salons où se propagent les idéaux du saint-simonisme. Il y rencontre des adeptes qui sont ou deviennent ses amis, parmi lesquels Berlioz, Heine ou Hiller, et adhère à ce courant qui prône davantage d'égalité et de justice entre les classes sociales, mais aussi entre les femmes et les hommes.

À partir de 1833, il s'enthousiasme également pour Félicité Robert de Lamennais, prêtre catholique libéral et social, précurseur de la démocratie chrétienne, dont plusieurs idéaux rejoignent ceux du saint-simonisme. Lamennais fascine Liszt, comme il fascine Chateaubriand, Lamartine ou Sainte-Beuve. Liszt lui restera fidèle jusqu'à la fin de sa vie, même durant sa période catholique la plus orthodoxe.

Enfin, entre 1841 et 1845, il effectue un passage par la franc-maçonnerie, attiré, là encore, par ses valeurs philanthropiques de partage et d'entraide ainsi que par sa conception humaniste de la vie.

Il se révolte contre l'injustice et la misère du peuple qui, dans cette période d'industrialisation, l'émeuvent profondément. En 1837, il compose Lyon, inspiré par la détresse des ouvriers canuts.

Lui, le roturier, dénonce la discrimination entre nobles et non-nobles, revenue en force avec la Restauration. Le mérite de la naissance doit être remplacé par celui du travail, de la valeur et du génie. Les artistes ne doivent plus être traités comme des subalternes, mais comme des passeurs entre le peuple et Dieu. C'est dans cet esprit qu'il publie De la situation des artistes et de leur condition dans la société.

Pourtant, il continue de fréquenter les aristocrates du faubourg Saint-Germain, qui sont aussi ses employeurs. Une partie d'entre eux partage d'ailleurs ces idées, et l'une d'elles, la comtesse Marie d'Agoult, devient sa compagne.

Jusqu'à son renversement en 1848, Liszt ne cesse de s'opposer à Louis-Philippe. Il soutient ensuite la Deuxième République. Ses amis Lamartine et George Sand participent alors au pouvoir, mais seulement pour quelques mois, puisque Louis-Napoléon Bonaparte est élu président de la République après l'effondrement électoral de Lamartine.

Liszt conservateur ?

En 1847, la vie de Liszt change profondément. Lors d'une tournée en Ukraine, il rencontre la princesse Carolyne von Sayn-Wittgenstein, catholique affirmée mais progressiste. Il s'installe bientôt à Weimar, où il peut enfin se consacrer davantage à la composition et abandonner son métier de virtuose itinérant.

Contrairement à certains de ses amis, comme George Sand, retirée à Nohant, ou Victor Hugo, qui choisit l'exil, Liszt affiche durablement son soutien, voire son admiration, pour Napoléon III qui, en 1852, transforme la République en Empire, bien avant que son gendre Émile Ollivier, époux de Blandine, ne devienne son dernier chef de gouvernement.

À la mort de Napoléon III, il écrit à Carolyne :

« Napoléon III mort. Cœur magnanime, intelligence universellement compréhensive, sagesse expérimentée, caractère doux et généreux — et destin néfaste ! C'est un César entravé, garrotté, mais animé d'un souffle du divin César, personnification idéale de l'Empire terrestre ! »

Il conclut par cette célèbre repartie :

« En 1861, Napoléon, dans une assez longue conversation, me disait : "Il me semble que parfois j'ai cent ans." Je lui répondis : "Vous êtes le siècle, Sire." »

Ce soutien à Napoléon III, souvent interprété comme un revirement politique, est certes  moins inspiré par l'autoritarisme du régime que par la conviction qu'un pouvoir stable pouvait apporter la paix, favoriser la culture et contribuer à l'amélioration sociale.

À Weimar, Liszt accepte les contraintes de la cour et de sa fonction subalterne de Kapellmeister. Il les justifie par l'amitié qui le lie à Charles Alexandre, grand-duc de Saxe-Weimar-Eisenach. À l'égard de ce dernier, il adopte une attitude de monarchiste légitimiste. Il va jusqu'à écrire :

« Personne au monde, les têtes couronnées exceptées, n'a le droit de me faire chercher comme on fait chercher un valet de place ! »

Avait-il réellement le choix ? Sa fortune n'était plus assurée par son métier de virtuose d’ estrade tandis que les aristocrates de la cour de Weimar étaient devenus ses employeurs et constituaient une indispensable plateforme pour promouvoir ses projets artistiques.

1848 est aussi le Printemps des peuples, vaste mouvement révolutionnaire qui touche plusieurs pays d'Europe, dont la Hongrie, patrie que Liszt revendique comme la sienne.

La Hongrie se soulève et proclame son indépendance en 1849. Mais cette révolution est immédiatement écrasée par l'Autriche.

Liszt ne prend pas part au combat. Installé à Weimar, il est alors confronté à plusieurs difficultés familiales et ses proches ont des problèmes de santé. Contrairement à Wagner, qui participe activement au soulèvement de Dresde et doit ensuite s'exiler, Liszt ne s'associe pas à l'insurrection menée par Kossuth, dont il pressent les tragiques conséquences.

Pacifiste, il préfère la voie défendue par Széchenyi, qui tente d'obtenir des Autrichiens une plus grande liberté par la négociation et des moyens légaux.

Les massacres qui suivent l'écrasement de la révolution hongroise sont terribles. Liszt perd plusieurs amis auxquels il rend hommage dans son élégie Funérailles. Il participe ainsi au réveil national hongrois, mais en privilégiant la réforme pacifique plutôt que la révolution sanglante.

Il demeure cependant loyal envers l'Empire d'Autriche et reste favorable à une forme de centralisme autrichien.

Plus tard, en 1867, il compose la Messe hongroise du couronnement à l'occasion de l'instauration de la monarchie austro-hongroise, lorsque l'empereur François-Joseph devient également roi de Hongrie.

Heinrich Heine ne manque pas de l'épingler avec férocité dans son poème Im Oktober 1849, en évoquant le sabre d'honneur que le gouvernement hongrois lui avait offert en 1843 :

« Il est tombé, le dernier rempart de la Liberté,
Et la Hongrie saigne à en mourir —
Pourtant le chevalier Franz demeure indemne.
Son sabre aussi : il dort dans la commode. »

À partir des années 1860, Liszt s'installe à Rome et reçoit les ordres mineurs en 1865. Il se préoccupe désormais beaucoup moins de politique, même s'il continue, jusqu'à la fin de sa vie, à évoluer entre plusieurs pays traversés par de profonds bouleversements politiques.

La musique religieuse, la foi et la pédagogie deviennent désormais ses principales préoccupations. Cela ne l'empêche pas, dans son abondante correspondance, de commenter les grands événements de cette fin de siècle.

En conclusion, Liszt ne fut jamais un homme de parti ; il fut un homme de principes. Il s'efforça de discerner, dans chaque régime, ce qui pouvait favoriser la paix, la justice et le progrès moral. Il put changer d'opinion sur les gouvernements, mais jamais sur les grandes valeurs qui guidèrent toute son existence.

Homme de son temps, curieux de tout, il ne pouvait qu'être sensible aux grands courants politiques et philosophiques qui traversaient le XIXᵉ siècle. Même s'il ne rencontra jamais Karl Marx (1818-1883), il fut son contemporain. Héritier de la pensée saint-simonienne, il incarne une voie médiane, favorable au progrès, soucieuse du partage des richesses et d'une plus grande justice sociale.

Cette position lui permit de conserver l'amitié de personnalités pourtant opposées sur le plan politique : Lamartine, qui s'était présenté contre Napoléon III ; Victor Hugo, qui préféra l'exil à une France gouvernée par celui qu'il considérait comme le fossoyeur de la République.

Il aide et protège également Wagner, recherché après sa condamnation à l'exil pour sa participation active à l'insurrection de Dresde.

En 1871, après l'invasion prussienne, il écrit :

« Mes amis d'ici, des deux bords, se comportent le plus amicalement possible avec moi. »

Ses évolutions vers des positions plus conservatrices ne l'empêchent jamais de demeurer, au plus profond de lui-même, un humaniste et un progressiste. Jusqu'à la fin de sa vie, il reste généreux, profondément sensible à la misère et à l'injustice, tout en continuant à fréquenter les têtes couronnées, qui sont aussi ses protecteurs et souvent ses employeurs.

 

Liszt fut avant tout un homme de paix et de conciliation, qui n’aimait pas la violence :

« J’aime tant la paix que je commettrais des bassesses pour la maintenir, si je ne savais que les bassesses la compromettent le plus. »

 

Les  révolutions sanglantes lui inspirent une profonde répugnance. Ainsi condamne-t-il à plusieurs reprises La Marseillaise :

« Qu'est-ce que vient faire cet hymne assoiffé de sang au milieu d'une révolte sociale dont le principe de base est l'amour ? »

Et encore :

« On n'aurait jamais dû tolérer que, pendant cette révolution, les paroles : "Qu'un sang impur abreuve nos sillons !..." fussent chantées ! »

Dans le même esprit, on peut évoquer son indifférence aux frontières. Cosmopolite, profondément anti-nationaliste, il aurait sans doute été aujourd'hui un Européen convaincu :

« Pour moi, comme pour Humboldt, le patriotisme n'est qu'une forme très relative et tronquée du sentiment. En tant qu'artiste, j'ai peu de goût pour les cocardes, qui prêtent très aisément au cocasse et n'ont que faire dans les régions que nous hantons. »

Ou encore :

« Quoi ! Patrie ! Il n'y a pas de patrie ; pour moi, elle est partout ! »

Au fond, Liszt fut un politique au sens premier du terme : un homme de conciliation et de diplomatie. Diplomate, c’ était  d'ailleurs un métier qu'il aurait volontiers exercé s'il n'était devenu musicien. Certains, comme Bettina von Arnim, allèrent jusqu'à le traiter de  jésuite.

En définitive, si Liszt paraît parfois versatile dans ses engagements, il n'est ni un révolutionnaire, ni un réactionnaire. Il incarne une troisième voie : celle de la culture, de la morale et de la foi, destinée à prévenir la violence des conflits, convaincu que la transformation du monde passe d'abord par l'élévation spirituelle et culturelle.

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